Trois questions sur l’avenir du rugby en Europe

Australie - Angleterre, à la Coupe du monde 2015
Australie – Angleterre, à la Coupe du monde 2015

Pour l’Europe, la Coupe du monde de rugby 2015 s’est arrêtée le 18 octobre vers 18h. Soit treize jours avant la finale. Pour la première fois de l’histoire de la compétition, aucune nation européenne n’a même atteint les demi-finales. Un douloureux camouflet qui pose trois questions. Les équipes européennes seront-elles compétitives en 2019 ? Faut-il élargir le Tournoi des Six nations ? Le poids financier croissant du rugby français et anglais met-il ces nations en danger ?

Les Européens seront-ils des candidats sérieux pour le titre mondial en 2019?

Incontestablement, l’impression de fiasco européen à la Coupe du monde de rugby est largement alimentée par deux équipes : l’Angleterre et la France. Alors que d’autres nations, comme l’Ecosse, le Pays de Galles ou, à un moindre degré, l’Irlande, n’ont pas démérité.

Pays hôte, l’Angleterre n’a, pour la première fois de son histoire, pas passé le premier tour de la Coupe du monde. Une véritable humiliation nationale due à une poule difficile et à un choix fâcheux à la fin du match charnière contre le Pays de Galles. En jouant la gagne, les Anglais ont tout perdu car, ensuite, la marche allait, comme prévu, être trop haute contre l’Australie, future finaliste.

Quant aux Français, en développant un rugby presque exclusivement basé sur le physique, ils allaient péniblement passer le premier tour, après une vilaine défaite contre l’Irlande, avant de s’effondrer contre la Nouvelle-Zélande en quart de finale. 62 à 13 et 9 essais encaissés. La pire défaite de l’équipe de France en Coupe du monde. Les défenseurs français ont littéralement rebondi sur des All Blacks implacables.

Derrière ces deux déconvenues mémorables, les belles performances écossaise et galloise ont forcément été occultées. Il a pourtant fallu d’une erreur d’arbitrage pour que l’Ecosse ne batte pas l’Australie en quart de finale et de 4 petits points pour que le Pays de Galles ne triomphe pas de l’Afrique du Sud au même stade de la compétition. Ici point de gouffre de niveau, plutôt un manque de réussite inhérent à l’incertitude du sport. Pour ces deux équipes, ainsi que l’Irlande, qui a réalisé un parcours satisfaisant jusqu’à sa lourde défaite face à l’Argentine, il s’agira donc de capitaliser pour passer au niveau supérieur.

Pour l’Angleterre, la situation est plus complexe. Le Quinze de la Rose a pâti de son inexpérience et d’un tirage au sort piégeux. Dans quatre ans, le contexte pourrait donc, avec quelques ajustements, être totalement différent. La France par contre ne peut pas se réfugier derrière des échappatoires et a l’obligation de se réinventer. L’arrivée d’un nouveau sélectionneur, Guy Novès, à l’origine des nombreux titres de Toulouse depuis 1993, est un premier signal. Le retour à un jeu créatif et efficace sera l’ambition. Mais le chantier est imposant.

Coupe du monde de rugby à Birmingham

Faut-il revoir la formule du Tournoi des Six nations ?

Naturellement, la préparation des équipes européennes à la prochaine Coupe du monde, en 2019 au Japon, passe avant tout par le traditionnel et annuel Tournoi des Six nations, au cours duquel chaque pays s’affronte une fois.

Pour mettre l’accent sur les équipes nationales, certains, comme Pierre Salviac, journaliste sportif candidat à la présidence de la Fédération Française de Rugby, propose de doubler le nombre de matchs du Tournoi. De cette manière, les équipes auraient davantage de temps pour se perfectionner.

Un tel changement ne serait par contre évidemment pas sans conséquences pour les clubs et réactiverait la possibilité, pour les fédérations nationales, de mettre les joueurs directement sous contrat, comme cela est la règle en Nouvelle-Zélande. Le championnat de France, en plein boum notamment financier, ne se laisserait donc pas faire.

Par ailleurs, d’autres voix plaident aussi pour l’ouverture du Tournoi à d’autres nations que les six perpétuellement engagées (Angleterre, Ecosse, France, Irlande, Italie, Pays de Galles). Ce serait le moyen de permettre à des pays comme la Géorgie, auteure d’une Coupe du monde très encourageante, de rattraper une partie de leur retard, aux poids lourds européens de se remettre plus souvent en question, et, plus globalement, de démocratiser davantage un sport encore largement l’apanage d’un nombre restreint de pays. La Roumanie, ou encore l’Espagne, la Russie et le Portugal pourraient développer leur culture du rugby, encore embryonnaire.

Toutefois, ici aussi, le mur de l’argent serait susceptible de s’opposer au changement dans la mesure où les nations établies seront réticentes à éventuellement perdre la manne financière issue du Tournoi des Six nations en cas de relégation.

Dan Carter
Dan Carter

Le poids financier croissant du rugby est-il néfaste pour les nations européennes ?

210 millions d’euros de bénéfices. Record battu. Jamais une Coupe du monde n’aura été aussi profitable. Organisée par l’Angleterre, tout était réuni pour que la compétition soit un succès financier. Grands stades, billets à des prix prohibitifs, et localisation en Europe, continent générant le plus de revenus pour le rugby.

Indéniablement, le rugby a le vent en poupe en Europe en général, et en France en particulier. L’arrivée prochaine de Dan Carter, buteur néo-zélandais, héros de la dernière finale et élu meilleur joueur du monde, au Racing Métro 92 en est le parfait symbole. Prêt à quitter son pays, et donc à renoncer à l’équipe nationale (c’est la règle chez les All Blacks) pour venir en France, son futur salaire record d’au moins un million d’euros par an n’est certainement pas étranger à sa décision.

Avant lui, de nombreux autres stars du rugby mondial, comme l’ancien buteur anglais Jonny Wilkinson ou encore l’ailier sud-africain, co-recordman des essais en Coupe du monde, Bryan Habana, pour ne citer que les plus connus, ont suivi le même chemin. Le championnat de France de rugby devient le pendant du championnat d’Angleterre de football. La compétition la plus attractive sur le plan financier et au niveau de jeu croissant, mais avec comme revers de médaille le fait de mettre la formation des jeunes au second plan et de prévoir un grand nombre de matchs.

Le rugby européen, et particulièrement français, apparaît donc à la croisée des chemins. Persister dans le rugby de clubs accroîtra les revenus, le prestige du championnat de France, et certainement la domination des clubs français sur leurs concurrents européens. Tandis que remettre l’accent sur le rugby des équipes nationales « replacera l’église au centre du village« , comme le disent les défenseurs de cette orientation, insistant sur le fait que les supporters ne sont jamais aussi nombreux que quand c’est la France qui joue.

En tant qu’industrie, le rugby est un sport neuf. Son organisation est encore fluctuante. Mais la structure qu’il va prendre au cours des prochains mois risque de déterminer durablement son avenir, et donc celui des équipes nationales européennes qui, en 2015, n’ont jamais été aussi éloignées d’une nouvelle victoire en Coupe du monde, après l’unique succès anglais de 2003.

Victoire de l'Angleterre à la Coupe du monde 2003
Victoire de l’Angleterre à la Coupe du monde 2003
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