Jeremy Corbyn, ou la constance du jardinier

Jeremy Corbyn
Jeremy Corbyn

Les bookmakers n’ont pas fini de refaire le match. Jeremy Corbyn est bel et bien le nouveau chef de l’opposition après une écrasante victoire, au premier tour, lors des élections internes du Labour, ouvertes à l’ensemble des sympathisants. A l’extrême gauche de son parti, son accession à sa tête sonne comme une aberration et sa capacité à le diriger sur la durée reste à prouver. Surfant sur la défiance vis-à-vis des années Blair et de l’austérité instaurée par David Cameron, Jeremy Corbyn, candidat résolument hors système, a fait valoir constance et sincérité.

Jeremy Corbyn, la cote du siècle chez les bookmakers

Comme c’est la règle au Royaume-Uni, Ed Miliband, chef du parti vaincu lors des élections générales de mai dernier, a démissionné. Les élections internes visant à lui trouver un successeur ont rendu leur verdict le 12 septembre. Successivement impossible, improbable, incongrue puis inévitable, la victoire de Jeremy Corbyn a finalement prévalu. Coté à 200 contre 1 en mai, il a récolté 59,5% des suffrages, s’assurant au passage une historique victoire au premier tour.

Et les bookmakers ne sont pas les seuls à s’arracher les cheveux. Les députés travaillistes aussi. Car ce sont ces derniers qui ont donné à Jeremy Corbyn les moyens de concourir pour le poste de chef du parti, et donc de l’opposition. Un poste tout à fait reconnu sur le plan institutionnel, ne serait-ce que lors des questions au gouvernement, qui donnent souvent lieu à des batailles homériques avec le Premier ministre sur les banquettes vertes de la Chambre des communes. Il lui fallait 35 parrainages, il les a obtenus de justesse. Véritable « candidat-alibi » de députés soucieux de se prévaloir d’une ouverture d’esprit sans avoir une quelconque intention de voter pour lui, ces derniers vont désormais payer le prix fort.

Mais cette générosité n’eut pas été suffisante sans un concours de circonstances. De fait, depuis seulement 2014, le mode de sélection du chef du Labour a changé, autorisant désormais les sympathisants à voter, à égalité avec les élus et encartés, moyennant une modeste contribution de 3 livres sterling (4,20 euros). Or ce sont précisément ces « électeurs à 3 livres » qui ont élu Jeremy Corbyn. Des jeunes et des pauvres pour la plupart. Les premiers n’ont pas connu les années 1980, quand le Parti travailliste naviguait résolument à gauche, emmené par les syndicats, et enchainait piteusement les défaites face à Margaret Thatcher. Les seconds, eux, sortent éreintés de deux décennies de politiques libérales puis austéritaires, conduites par Tony Blair, Gordon Brown et David Cameron.

Ils sont les oubliés de la politique britannique et ont trouvé, en la personne de Jeremy Corbyn, un héros. Et tant mieux si l’homme ne correspond pas du tout aux standards des dirigeants politiques du pays. Agé de 66 ans – quand Tony Blair et David Cameron prenaient la tête du pays à 43 ans – sans grand charisme et mal fagoté, c’est bien son discours qui a fait le travail. Perçu comme profondément sincère et incroyablement opiniâtre dans son positionnement, il a suscité un spectaculaire et donc imprévisible engouement. Une véritable « corbynmania ».

Jeremy Corbyn en campagne : pas de langue de bois, une politique honnête
Jeremy Corbyn en campagne : « pas de langue de bois, une politique honnête »

La fin du New Labour façonné par Tony Blair ?

Insensible aux critiques, pourtant extrêmement nombreuses et féroces, Jeremy Corbyn s’en est même nourri. Les tribunes assassines de Tony Blair, aujourd’hui largement discrédité au Royaume-Uni, ont gonflé sa popularité. Tandis que la presse, se voyait incapable de faire passer un message contradictoire. Quand elle n’appelait pas carrément, comme ce fut le cas du conservateur et eurosceptique Telegraph, à voter pour lui, afin que les Tories conservent indéfiniment le pouvoir. Denis MacShane, prolixe travailliste europhile et francophone, se fendait même d’un avertissement à ses amis européens en qualifiant, pour Slate, Jeremy Corbyn de « moraliste » et de « prédicateur« .

Le constant Jeremy Corbyn, qui a assis sa victoire avec des phrases telles que celles-ci : « toutes les personnes qui veulent devenir apiculteur devraient pouvoir devenir apiculteur », a donc gagné sur son message d’espoir. Depuis 1983, il n’a pas dévié d’un iota, réitérant inlassablement le même discours. Longtemps marginal, vivant comme un ascète, les mauvaises langues diront qu’il est la caricature des intellectuels de gauche et que s’il n’avait pas été politicien, il aurait été fermier, vivant dans un coin reculé du pays, comme le Shropshire, près du Pays de Galles, où il a grandi.

A la tête des travaillistes et de l’opposition, il aura fort à faire. Ne serait-ce que pour faire oublier ses sympathies pour les partis de gauche radicale comme Syriza ou Podemos et ses amitiés plus brumeuses avec le Hamas ou le gouvernement vénézuélien. Et ne serait-ce que pour se maintenir en place.

Outre l’économie où il aura à déplacer des montagnes – rien que par ses positions sur le déficit ou le plafonnement des loyers, il est vu comme un marxiste au pays d’Adam Smith – Jeremy Corbyn devra clarifier ses idées sur l’Europe (il n’en veut pas à tout prix), l’OTAN (il veut en sortir), l’arsenal nucléaire (il veut s’en débarrasser) ou encore la monarchie (il voudrait y mettre un terme). Autant de sujets extrêmement sensibles pour lesquels ses troupes seront prêtes à le lâcher au moindre écart. Pacifiste notoire, même lors des opérations au Kosovo, il sera attendu au tournant en octobre, quand David Cameron demandera l’approbation de frappes contre la Syrie. En attendant, il a déjà perdu le soutien de poids lourds comme Chuka Umunna, considéré comme le Barack Obama britannique, qui lui reprochait de ne pas suffisamment soutenir la présence du Royaume-Uni dans l’Union européenne.

Contre Boris Johnson en 2020 ?

Pour l’heure, personne ne peut remettre en cause son élection, extrêmement démocratique, mais ses concurrents ont le couteau entre les dents. Au point que son passage à la tête du Labour s’annonce déjà comme la chronique d’une mort annoncée. S’il n’est pas évincé par son camp, sa défaite lors des prochaines élections générales est vue comme inévitable par l’ensemble des observateurs politiques. Infiniment trop à gauche, il expose les travaillistes à de nouvelles volées de bois vert dans les urnes, voire à une désagrégation totale, prédisent certains.

Pendant ce temps, de l’autre côté de l’échiquier politique, les Tories observent les turpitudes du Labour avec un mélange d’amusement et de circonspection. Fort peu impressionnés par Jeremy Corbyn, ils n’envisagent pas un instant son émergence comme un danger. Sauf peut-être pour perdre le référendum sur l’appartenance à l’Union européenne alors que David Cameron demandera certainement aux électeurs de voter pour rester. Pour Boris Johnson, l’ébouriffé et gaffeur maire de Londres, le choix des travaillistes est en définitive un « non-sens » inexplicable.

Annoncé comme le successeur de M. Cameron, au plus tard pour les élections générales de 2020 – le Premier ministre a promis de ne pas briguer un troisième mandat – Boris Johnson aura pourtant peut-être à affronter Jeremy Corbyn. Du petit lait pour cet autre animal politique singulier et au moins aussi habile pour parler aux foules, qui aura largement le temps de fourbir ses armes durant ce qui s’annonce comme une législature de tous les dangers pour les travaillistes.

L’Empreinte digitale de Boris Johnson, par 28′ minutes d’Arte (1’42)

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