Pour John Maguire de RFI « l’europhobie est à son plus haut niveau » en Irlande

A l’occasion des élections irlandaises, John Maguire (directeur du service international de RFI et ancien correspondant du Irish Times en France) a répondu pendant une heure jeudi 24 février aux questions des internautes sur la page Facebook de Touteleurope.eu. Parmi les questions, nombreuses étaient celles portant sur la situation économique de l’Irlande. Le scrutin s’annonce difficile pour le parti qui dominait jusqu’à présent le vie politique irlandaise, le Fianna Fail.

Une seule question de nos internautes a porté sur les référendums votés en deux temps sur les traités de Nice et de Lisbonne. C’est notre partenaire Diploweb par l’intermédiaire de Pierre Verluise, qui est revenu sur ces évènements. John Maguire explique à ce sujet que « le gouvernement a justifié la deuxième consultation dans les deux cas sur la base de certains points de désaccords avec Bruxelles renégociés et que ces exceptions permettaient aux Irlandais de s’exprimer à nouveau. Au moment du second vote sur Lisbonne, les « pour », y compris le gouvernement sortant, étaient beaucoup plus actifs la deuxième fois, en menaçant parfois que l’Irlande serait vraiment seule si on ne votait pas oui. »

Les enjeux nationaux du scrutin

A propos de la campagne actuelle pour les élections législatives, John Maguire explique quels sont les grands thèmes mobilisateurs: « l’économie, le chômage (14%), l’immigration des jeunes, l’éducation et la santé sont les débats les plus importants. La question sécuritaire n’est pas trop dominante. Le parti le plus populiste, le Sinn Féin (républicains) était un peu marginalisé dans les débats médiatisés. »

Il ne voit pas le Labour (les travaillistes) créer la surprise. Le vrai suspense réside dans le fait de savoir si « le Fine Gael va réussir à avoir une majorité absolue, ou si le parti Travailliste va s’imposer dans une coalition centre gauche-droite en prenant le poste de numéro deux du gouvernement ». Le Sinn Féin, qui a ‘un agenda socialiste classique’ avec plus de dépenses pour la santé et l’éducation et plus d’impôts pour les plus riches », va probablement faire une percée et « pourrait se retrouver avec 10 sièges au Parlement » (environ 12% des voix). Mais cela reste loin, pour ce parti qui « souhaite d’abord renégocier le plan d’aide international de l’économie irlandaise, de la majorité des 38 sièges nécessaires pour obtenir la majorité absolue ». De plus, aucune des grandes formations politiques irlandaises ne souhaite créer une coalition avec le Sinn Féin.

En fait, le vrai enjeu électoral se situe au niveau du résultat du parti actuellement au pouvoir, le Fianna Fail de Brian Cowen. « Les électeurs vont surtout condamner la gestion du Fianna Fail pendants les 14 années du Tigre Celtique » explique John Maguire. « Il est même possible que le parti ne garde qu’un seul siège à Dublin. Ce sont les indécis (environ 10%) qui vont déterminer la profondeur de la déroute électorale du parti. Le Fianna Fail va subir une humiliation énorme car les électeurs considèrent que la situation actuelle est de la faute du parti sortant ».

Le Fine Gael pourrait obtenir une majorité absolue, « mais il va avoir la tâche peu enviable d’appliquer des mesures financières extrêmement dures et serrer la ceinture nationale » rappelle John Maguire. « Si le Fine Gael est obligé d’entrer en coalition avec les travaillistes, il y aura des tensions énormes au sein de ce gouvernement sur les mesures à prendre ». Le directeur du service international de RFI n’a pas hésité durant le chat Facebook à voir dans le scrutin une volonté des électeurs de « frapper fort contre le système clientéliste » mis en place par « un parti qui gérait le pays quasi-continuellement depuis l’indépendance ». Mais attention à ceux qui arrivent prévient-il: « le Fine Gael va être scruté de très près ».

La question de la dette très présente

Les internautes ont posé beaucoup de questions en lien avec la crise irlandaise qui a abouti à l’aide européenne et voulaient savoir si cela allait avoir un impact sur l’élection. « Tous les partis cherchent à leur manière à limiter les dégâts du plan de sauvetage du FMI et de l’UE » analyse John Maguire. « Les électeurs sont unanimes dans leur colère contre le remboursement de 85 milliards d’euros. C’est le grand débat en Irlande ». Cela en devient une arme électorale: « ceux qui critiquent le gouvernement sortant maintiennent qu’une telle somme n’était pas nécessaire étant donné que la Trésorerie nationale avait des millions d’euros de liquidités, suffisants pour plusieurs mois ». Mais comme le souligne notre invité du chat Facebook: « en réalité, les banques irlandaises étaient au pied du mur, et on se demande maintenant si le montant va être suffisant ».

D’autres internautes ont axé leurs questions sur le débat autour du taux d’imposition sur les sociétés en Irlande qui n’a pas changé malgré la crise et les énormes besoins financiers de l’île. Cette particularité fiscale, les Irlandais y tiennent beaucoup pour des raisons historiques. « L’imposition à 12% est la clef de voute de la maison du Tigre Celtique qui vient de s’écrouler » explique John Maguire. « L’Irlande a bâti son économie sur la présence des grandes sociétés étrangères surtout dans les domaines des nouvelles technologies et le domaine pharmaceutique. Intel, Dell et d’autres sociétés de ce type ont permis à l’Irlande de devenir le pays exportateur d’ordinateurs le plus important du monde ». Difficile pour un gouvernement irlandais de revenir en arrière. « Sans cet appât de l’imposition faible, il n’y aurait pas eu le boum économique. Le prochain gouvernement irlandais va lutter bec et ongles pour garder ce droit. On verra si Berlin et Paris vont accepter. Ce n’est pas sûr ».

Les effets de la crise sur le rapport des Irlandais à l’UE

Autre grande thématique abordée lors de chat Facebook, le rapport des Irlandais à l’Europe. John Maguire se montre pessimiste: « une majorité des Irlandais est maintenant contre les institutions de l’Union Européenne suite aux pressions des grandes capitales et de Bruxelles sur le gouvernement pour accepter l’intervention des institutions internationales. Il y a un sentiment amer : l’Irlande en acceptant les 85 milliards d’euros de prêt a l’impression de s’être sacrifiée pour le reste de l’Europe et pour l’Allemagne en particulier. L’europhobie est à son plus haut niveau ».

Pour autant, « les partis politiques ne cherchent pas à développer une économie nationale qui redevienne indépendante de l’Europe. Ils reconnaissent tous, à l’exception du Sinn Féin et de la United Left Alliance, que l’économie irlandaise est intégrée à celle de l’Europe et à l’économie mondiale.
Je ne pense pas que le nouveau gouvernement va réussir à renégocier la dette » résume John Maguire.

Interpellé sur l’incompréhension qui pouvait voir le jour au sein du continent européen, John Maguire la comprend mais souhaite « attirer l’attention sur la précarité du système bancaire en France et aussi sur la bulle immobilière que connait Paris et d’autres grandes villes. Il s’agit des deux ingrédients principaux qui ont empoisonné ‘l’Irish Stew’ (ndlr: le ragoût traditionnel irlandais) actuel »… Une manière de nous dire que nous devrions regarder d’un peu plus près notre propre situation avant de juger trop sévèrement l’Irlande ?

Spécificités irlandaises

La culture celtique et plus particulièrement irlandaise possède une identité forte. Ainsi grâce au trilingue John Maguire, qui a répondu durant le chat Facebook en français, en anglais et en gaélique, nous avons pu en apprendre un peu plus sur l’île au trèfle à trois feuilles. Ils nous a ainsi rappelé que le mot « Eire » est le mot gaélique pour dénommer l’Irlande. Questionné par métaphore ovalistique sur la situation irlandaise (nous sommes en plein tournoi des VI Nations à quelques jours du « crunch »), John Maguire nous rappelle qu’une « partie de l’Ulster (ndlr: une des provinces irlandaises de rugby) est en République d’Irlande, l’autre en Irlande du Nord ».

L’ancien correspondant du Irish Times a pris le temps de nous expliquer les différences historiques entre Fina Gael et Fianna Fail. « Les deux partis sont issus de la Guerre Civile des années vingt. Il y avait ceux qui étaient contre la partition de l’Irlande et la création de deux Etats séparés. D’autres acceptaient ces termes du traité de paix avec les Britanniques. Cette guerre avait scindé en deux l’ancien IRA (ndlr: l’armée républicaine irlandaise) qui avait lutté pour l’indépendance. Ceux à l’origine du Fianna Fail ne voulaient pas céder six comtés de l’Ulster et laisser se créer l’Irlande du Nord. Le Fine Gael, qui s’était créé en partie avec des éléments issus de la droite fascisante, voulait accepter le traité. Mais que cela soit pour le Fianna Fail (Soldats du Destin) ou le Fine Gael (Tribe des Gaels), leur nom en appelle au mythe celtique identitaire d’un passé glorieux et héroïque ».

 

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