Marine Le Pen : « l’Europe de Bruxelles » au coeur de son discours d’investiture

Marine Le Pen vient de réussir sa première grande étape politique dans sa campagne pour la présidentielle de 2012 en obtenant la présidence du Front National à la place de son père. Dans son discours d’investiture, dimanche 16 janvier 2011, elle fait à l’Europe une grande place puisqu’environ 20% de celui-ci est utilisé à jeter l’anathème sur la construction européenne. Marine Le Pen dénonce « L’Europe de Bruxelles » comme l’ennemi de l’Etat-nation français, à l’instar des discours traditionnels de l’extrême-droite française. Elle rejette également la mondialisation et parle même « d’européo-mondialisme ». Retour sur son discours.

Le discours d’investiture s’organise en plusieurs parties :

– hommage au père, la vraie France qui aurait disparu,
– la restauration de la Nation,
– le rejet de l’Europe de Bruxelles,
– le rétablissement de l’Etat,
– la définition d’un Etat fort,
– une société d’ordre,
– l’utilisation du protectionnisme contre le mondialisme,
– la campagne de 2012,
– les atouts de la France…

Comme on le voit dans cette répartition, l’Europe serait l’ennemi qui empêche la Nation de pouvoir retrouver son cadre naturel qu’est l’Etat. En cela, la présidente du Front National fait référence à une particularité de la construction de l’Etat français qui a, notamment avec la Révolution française de 1789, toujours fait le lien entre un Etat très centralisateur et l’identification des citoyens à la nation. Elle l’explique ainsi : « nous voulons mettre en oeuvre une politique basée sur la remise en ordre de l’Etat-Nation par une souveraineté recouvrée ».

Par conséquent, l’Union européenne n’est pas la bienvenue dans cette vision politique : « restaurer la souveraineté nationale, cela signifie d’abord sortir du carcan étouffant et destructeur de Bruxelles dans lequel on nous a enfermé malgré nous et qui nous prive de toute marge de manoeuvre dans des champs entiers de l’action politique : la monnaie, la législation, la maîtrise de nos frontières, la gestion de l’immigration… »

On ne sait pas avec ce discours pourquoi ou comment des gens extérieurs indéfinis (« on ») auraient eu le pouvoir contre la volonté des citoyens français (« malgré nous ») d’imposer à la France des règles dont elle n’aurait pas voulu. La théorie du complot est claire : « l’Europe de Bruxelles s’est construite en niant ou en contournant la volonté des peuples ». Les dirigeants français n’auraient donc jamais eu leur mot à dire.

L’Europe comme responsable de tous les maux

Marine Le Pen va encore plus loin puisqu’elle fait de « l’Europe de Bruxelles » la responsable de tous nos maux, en tant que responsable de « la suppression d’administrations d’Etat ». Sont ainsi listés :

– le recul des services publics comme la Poste,
– la fermeture des tribunaux,
– la fermeture de petits collèges, de maternités, de centres hospitaliers,
– la désorganisation de l’armée, de l’éducation nationale,
– la fermeture de consulats à l’étranger,
– la suppression des directions départementales de l’Etat, la diminution des effectifs de police et de gendarmerie dans un pays qui a connu plus de 1,7 million de vols et près de 500.000 agressions pour la seule année 2009…

Si l’Etat français est défaillant, c’est la faute de l’Europe. Il se serait en effet « mis au service de la bureaucratie de Bruxelles qui dévoie la belle idée d’entente européenne pour y substituer un projet technocratique, totalitaire et nuisible à nos libertés ».

Personne dans l’entourage de la nouvelle présidente du FN ne lui a rappelé un principe simple de la construction européenne : aucune décision de Bruxelles n’a pu être prise sans l’accord des pays membres, y compris la France. Il est étonnant de voir ainsi affirmer que la réduction des effectifs de police et de gendarmerie sont la responsabilité de l’Europe alors qu’il s’agit d’un choix budgétaire national. De même, malgré la libéralisation des services postaux, jusqu’à ce jour, la Poste est la seule entreprise sur ce marché de la distribution du courrier…

Avec une telle grille de lecture, il est logique de demander à sortir du « carcan étouffant » de l’Union européenne. Pour autant, Marine Le Pen fait la promotion de « notre agriculture, malgré ses inégalités et la souffrance des agriculteurs, qui est devenue puissante [puisqu’elle] est la deuxième du monde ». On suppose que ses souffrances sont le fait des abominables technocrates de Bruxelles et que sa puissance est le résultat du génie français et pas du tout du soutien financier apporté par la politique agricole commune.

L’Europe outil du complot mondialiste

Un bon discours de l’extrême-droite française ne peut pas se faire sans référence aux méchants américains. Marine Le Pen n’échappe pas à la règle : « le monstre européiste n’est rien de moins qu’un conglomérat sous protectorat américain, l’antichambre d’un Etat total, global, mondial ». Le capitalisme d’outre-atlantique est lui aussi dénoncé puisqu’elle parle du « dogme de l’ultralibéralisme et du laisser-fairisme des bons élèves de la mondialisation ».

Cependant, on voit poindre une nouvelle thématique : la mondialisation, qui a fait disparaître les frontières entre les Etats. Si « le dogme européiste procède d’une démarche supranationale, c’est-à-dire fondamentalement antinationale », c’est parce qu’il participe à une démarche « européo-mondialiste » qui aurait fini « par imposer l’idée de pays sans peuple ». D’ailleurs la présidente du FN n’hésite pas à citer Jean Jaurès pour justifier le cadre étatique national face à la mondialisation…

Il y a donc dans les propos de la présidente du Front National une assimilation du « rêve européiste » à un mondialisme qui « propose de forger un homme nouveau à l’image de tous les totalitarismes ». Pour 2012, le choix sera « binaire : soit la mondialisation, soit la Nation ».

Le programme de 2010 : relocalisation et rétablissement des frontières

Pour s’opposer à la mondialisation, l’eurodéputée frontiste avait promis avant le congrès qu’elle préparerait un programme construit auprès d’experts notamment sur les aspects économiques. Dans ce discours, une seule proposition économique transparait avec force : la relocalisation. Rejetant « l’économie sans usine », Marine Le Pen promet « une grande politique de relocalisation des productions, c’est-à-dire concrètement le rapprochement des lieux de production et de consommation afin de renforcer notre autonomie alimentaire et énergétique ». Même si on ne pourra pas relocaliser les gisements de pétrole et de gaz russes en France, le protectionnisme est dépeint comme l’alpha et l’oméga de la politique économique de la France. Ce que ce discours ne permet pas de savoir, c’est si la présidente du Front National veut relocaliser les seules entreprises françaises ayant quitté le continent, ou également celles établies chez nos voisins membres de l’Union européenne. Dans ce dernier cas, elle devra faire sortir la France de l’UE. Comment gérerait-elle les relations avec ceux qui sont nos principaux partenaires économiques ?

Vue la couverture médiatique de ce congrès marquant l’arrivée de Marine Le Pen à la présidence du FN, on peut supposer que la dirigeante frontiste voudra imposer sa grille de lecture de « l’européo-mondialisme » au débat de la présidentielle de 2012. Il ne faudra pas que ses adversaires pro-européens opposent à sa manière de présenter le débat politique un simple mépris. C’est l’une des raisons pour lesquelles les Français ont rejeté le projet de traité établissant une Constitution pour l’Europe en 2005.

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