Incident au Parlement: les députés du Ukip prêts à utiliser la démocratie européenne contre elle

La vidéo a déjà fait le tour du web. Au Parlement européen, l’eurodéputé Godfrey Bloom (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni – UKIP) a interrompu le chef des sociaux-démocrates (S&D), l’Allemand Martin Schulz, en criant la devise du régime nazi: « Ein Volk, ein Reich, ein Führer ». Il a été expulsé par le président du Parlement européen, le polonais Jerzy Buzek (PPE), après qu’il ait refusé de s’excuser poussant la provocation en expliquant que Martin Schultz était un « fachiste non démocratique ». On voit bien là toute la difficulté du Parlement européen: offrir une enceinte démocratique où les adversaires de la construction européenne sont prêts à utiliser tous les moyens pour la discréditer.

L’échange très vif est intervenu dans le cadre d’un débat sur la crise économique, alors que l’eurodéputé allemand Martin Schulz défendait la nécessité pour les pays européens de préserver l’Union européenne en agissant ensemble. Critiquant en particulier l’action du Royaume-Uni, il a déclenché la colère de Godfrey Bloom. Plus tard au moment des votes, Godfrey Bloom est revenu dans l’hémicycle. Du fait des protestations, le Parlement européen a même voté pour qu’il n’assiste pas au vote après avoir été expulsé de la séance. Le député a alors fait un esclandre et il a fallu l’intervention des huissiers après une brève suspension de séance pour le voir quitter la salle.

En dehors de l’extrême-droite, tous les groupes politiques (même l’ECR où sont majoritaires les députés britanniques conservateurs) ont fait front face aux provocations du député du Ukip. Le communiqué de presse commun est d’ailleurs très clair: « Les Présidents des Groupes parlementaires européens PPE, ALDE, Verts/ALE, ECR et GUE/NGL condamnent fermement les propos insultants proférés ce matin par un Député européen du UKIP britannique contre Martin Schulz, Président du Groupe S&D, en session plénière du Parlement européen, à Strasbourg. « Jamais nous n’accepterons que, d’aucune façon, des Députés européens injurient leurs Collègues, d’une façon qui rappellent les pires heures de notre histoire ». « Dans la période de grave difficulté économique et sociale que traverse l’Union européenne, solidarité et dignité sont plus que jamais attendues des représentants des peuples européens », ont déclaré Joseph Daul (PPE), Guy Verhofstadt (ADLE), Rebecca Harms et Daniel Cohn-Bendit Verts/ALE), Michal Kaminski (ECR), Lothar Bisky (GUE/NGL). Les Présidents de Groupes parlementaires ont demandé au Président Buzek de sanctionner de la façon la plus sévère le Député européen concerné, M. Godfrey Bloom. »

Ukip: une stratégie de communication fondée sur la provocation politique

Ce n’est pas la première fois que les députés du Ukip se font ainsi remarquer. On se souvient en effet de Nigel Farage, le chef de ce parti. Il s’était mis sur le devant de la scène médiatique en février 2010. Il avait interpellé le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, et l’avait comparé à une « serpillière issue d’un non-pays ». Une campagne publicitaire à moindre frais: les indemnités de Nigel Farage avait été suspendues pour dix jours (ce qui équivalait à une retenue de 3.000 euros). Rares sont les opérations médiatiques aussi peu chères qui vous font passer sur toutes les télévisions de l’Europe.

De plus, il n’y a aucun risque politique pour ce minuscule parti: sa rhétorique de rejet des institutions européennes les exclue de toute alliance avec les autres groupes politiques. D’ailleurs, à la sortie des votes, Godfrey Bloom s’est fait un plaisir d’expliquer aux micros des médias que « en tant qu’eurodéputé, je lutterai contre la destruction de la démocratie en Europe. Schulz est un euronationaliste et un socialiste impénitent. Il veut une monnaie, un Etat européen… Ces euronationalistes sont des fanatiques ». L’utilisation du miroir (« je vous accuse de ce que vous m’accusez ») en tant qu’argument est une technique classique de débat. En l’occurrence, cette déclaration confortera leur électorat totalement nationaliste en Angleterre.

La démocratie contre la démocratie ?

L’enceinte du Parlement européen est une des plus hétéroclites qui soit: des eurosceptiques, des nationalistes, des pro-européens, des fédéralistes, des écologistes, des partis pirates s’y retrouvent, parfois au sein de même groupe politique. La liberté de ton des eurodéputés est connue. C’est par exemple elle qui a permis aux eurodéputés de s’exprimer sur la politique de la France à l’égard des Roms alors que la polémique ne faisait que naître entre les institutions européennes et françaises.

Cependant, on pourrait se demander s’il n’y a pas deux poids – deux mesures, à l’instar de l’ancien eurodéputé Daniel Hannan: on a déjà entendu dans l’hémicycle de Strasbourg des propos peu amènes à l’encontre des eurodéputés du Ukip qui n’ont pas été sanctionnés de la même façon. Cependant, cette tentative de déplacer le débat sur le plan de l’égalité de traitement ne tient pas: crier dans l’Assemblée parlementaire européenne le slogan du régime nazi par simple provocation ne peut pas être toléré. On ne se nettoie pas en salissant les autres.

La démocratie européenne, grâce à son système d’élection à la proportionnelle, permet à beaucoup de partis d’obtenir des élus qu’ils n’arrivent pas à avoir au niveau national (c’est le cas du Ukip ou du Front National par exemple). Cela démontre à quel point l’assemblée de Strasbourg est représentative des citoyens européens. Malheureusement, ceux qui rejettent la démocratie européenne utilisent cette possibilité d’expression (ils peuvent intervenir dans leur propre langue, ont des temps de parole dédié, etc) à des fins totalement négatives. Faut-il pour autant les ignorer ?

Le défi posé est immense. Par un système pervers, s’indigner sans relâche des propos outranciers ou des provocations politiques de ces personnalités ne fera que les servir. En effet, en parler de manière négative, cela revient à les mettre en position de victimes, ce qu’ils prétendent à être vis-à-vis de l’Union européenne. On renforce ainsi leur électorat et leur argumentation, apportant un exemple de plus de comment la « méchante Bruxelles » essaye de bâillonner les « bons représentants du peuple ». La France sera confrontée aux mêmes questions si le Front National réussit à obtenir des députés à l’Assemblée nationale.

Mais que se passerait-il si personne n’avait protesté ? La démocratie serait alors encore plus touchée. Il est d’ailleurs très sain que l’ensemble des groupes politiques du Parlement européen ait d’emblée réagi devant cette provocation inacceptable. Leur légitimité démocratique ne peut pas être balayée d’un revers de main par les représentants du Ukip. Ceux-ci doivent accepter le résultat des élections européennes de 2009: la très grande majorité des citoyens européens ont voté en faveur de représentants acceptant de participer à la démocratie européenne. Ils ne peuvent pas s’attribuer la représentation « de la démocratie en Europe » alors que leurs idées ont largement perdu aux dernières élections européennes.

4 commentaires

  1. merci d’avoir relayé cette information et surtout merci d’avoir proposé une analyse de ces faits et d’avoir mis en lumière ces différentes facettes de notre démocratie.
    Je trouve ce genre d’article bien utile !

  2. Taux de participation dans l’UE :
    http://www.europarl.europa.eu/parli
    62%…59%…58%…57%…50%…45%…
    Et encore, des États trichent comme la Belgique (91% de participation) en obligeant à aller voter, sauf à se prendre une amende.
    17% de participation en Slovaquie, 21% en Pologne, 27% en Estonie, 28% en Slovénie et en République Tchèque, 29% en Bulgarie et Roumanie.
    À part ça, les anti-Europe perdent largement.
    Particulièrement en Grande-Bretagne d’ailleurs, où l’UKIP a autant de siège que le parti dit travailliste.

    Pays-bas, France, Irlande : le référundum est clair : les députés ne représentent pas le peuple et cela n’a RIEN à voir de près ou de loin à de la démocratie.

    La TRÈS grande majorité des citoyens N’a PAS voté, ne l’oubliez pas, et ne dites pas le contraire !!!

  3. @pole: et donc ? Les élections sont toujours démocratiquement organisées… C’est d’ailleurs grâce à ce taux faible de participation que les partis des extrêmes ont autant de voix en pourcentage et en députés. De plus, par rapport à la France, l’Europe offre un scrutin proportionnel et donc une vraie représentativité des citoyens. Je ne vois pas de quoi vous vous plaignez.

    « Il y a moins de participations aux élections législatives, cette élection n’est pas démocratique »…

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