« L’Europe, quel numéro de téléphone ? »

Le processus de ratification du traité de Lisbonne arrive à son terme. Le vote des Irlandais, positif cette fois-ci, lève le dernier obstacle de taille à l’entrée en vigueur du TFUE, le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Malgré leurs résistances, les présidents eurosceptiques polonais et tchèque devraient finalement apposer leurs signatures sur les lois de ratification déjà votées par leurs parlements nationaux respectifs.

En 2010, un nouvel ordre institutionnel européen devrait ainsi voir le jour. Le traité de Lisbonne institue en effet deux nouveaux postes à haut potentiel politique : celui de président du Conseil européen, choisi parmi d’anciens chefs d’Etat ou de gouvernement pour un mandat de 2 ans 1/2 renouvelable une fois et celui de Haut représentant pour la Politique étrangère et la Politique de sécurité, véritable « ministre des affaires étrangères » de l’Union européenne.

L’actuel président de la Commission européenne – José Manuel Barroso – ne sera plus seul à incarner l’exécutif européen tant sur la scène domestique – l’initiative des « lois » européennes est essentiellement le fait de ses services –  que sur la scène internationale – on l’a vu à Pittsburgh avec les chefs de gouvernement et d’Etat européens.

Dans l’attelage institutionnel qui se profile à l’horizon, le patron du Berlaymont devrait même y laisser des plumes. Déjà affaibli pendant son premier mandat par les Etats, le bras de fer estival engagé par les eurodéputés aura fini de fragiliser et l’individu et sa fonction. L’arrivée d’une présidence stable du Conseil européen et d’un Haut représentant récupérant dans son escarcelle les services « RELEX » de la Commission devraient accentuer cette tendance.

Ce qui va se jouer dans les prochains mois, c’est donc la place de chacun dans ce nouvel équilibre des pouvoirs. Et la question est « qui va prendre le leadership européen ? ». Trois scénarios sont envisageables.

Scénario 1 : Le président du Conseil européen

« L’Europe, quel numéro de téléphone ? » demandait Henri Kissinger, l’ancien secrétaire d’Etat américain. La réponse pourrait bien être bientôt, « the president of Europe ». C’est en tout cas l’intuition du Washington Post. Tout dépendra cependant de la personnalité qui sera nommée par les chefs d’Etat et de gouvernement pour occuper le job. Tony Blair, qui a les faveurs de Paris, Rome et Londres, pourrait véritablement donner à cette nouvelle fonction une dimension politique internationale de premier plan. Contesté et contestable, il n’en demeure pas moins un leader charismatique disposant d’un carnet d’adresses impressionnant. Par contre, si les dirigeants des 27 optent pour un candidat plus discret et plus technique tel le premier ministre néerlandais Jan Peter Balkenende, la visibilité du poste sera fortement réduite. Berlin soutiendrait encore ce profil de candidature.

Scénario 2 : Le Conseil européen

C’est l’institution qui profite le plus de Lisbonne. Elle est désormais reconnue formellement par les textes et abrite 27 « personnalités » de haut rang en son sein. Véritable directoire de l’Union européenne, le Conseil pourrait être tenté de placer à sa tête un super secrétaire, chargé de l’intendance et du suivi des travaux. Et pérenniser la mainmise de la logique intergouvernementale sur les travaux de la Commission. Dans cette configuration, seul un acteur pourrait s’opposer à la volonté des Etats : le Parlement européen. L’organe législatif gagne également du poids avec le traité de Lisbonne. Notamment la désignation formelle et juridique du président de la Commission européenne.

Scénario 3 : Un Triumvirat européen

« Triumvirat » (Troïka en russe) est un terme utilisé pour décrire l’alliance de trois personnalités (politiques ou militaires) de poids égaux qui s’unissent pour diriger. Cette alliance regrouperait le président de la Commission européenne, le président du Conseil européen et le Haut représentant européen. Peu probable, ce scénario permettrait néanmoins aux intéressés de contourner les capitales. Mais au prix d’une unité perdue dans un système international marqué par les individualités (Obama, Poutin, Lula, Jintao…).

10 commentaires

  1. Je ne suis pas certain que la personnalité choisie influe véritablement sur la nature du poste, qui risque d’être d’une importance toute symbolique. Je vois mal les chef d’Etat et de gouvernement confier à quiconque le « rôle d’impulsion » dont ils ont aujourd’hui la charge collective…

  2. Comme le propose Jean Quatremer sur son blog, refusons l’appellation officielle et hypocrite de « Haut Représentant pour la Politique Étrangère », et utilisons dans nos rédactions « Ministre des Affaires Étrangères ». Gageons que, comme l’écrit Quatremer, l’usage peut vaincre la loi !

    Lien de l’article de Quatremer : http://tinurl.mobi/huwgtgk

  3. @laregleduje : bien au contraire, c’est essentiellement une question de personne. Entre un Delors et un Barroso à la tête de la Commission, on voit la différence. Je te renvoie à l’analyse du NYT, le point de vue américain est très éclairant : http://bit.ly/1RYv8J

  4. @eToile : je suis d’accord en ce qui concerne la Commission, qui est une institution dotée de pouvoirs importants. Le profil du taulier est donc déterminant. En revanche, on peut se demander ce que seront les prérogatives réelles du futur Président du CE. Donc, Blair ou Balkenende… Autant prendre le plus photogénique !

  5. Il manque l’hypothèse du président de la Commission européenne… après tout, le Pdt de l’UE ne sera que le secrétaire général du Conseil. A moins que M. Barroso ne s’en charge ?

  6. @lerègleduje : les règles sont une chose, je suis d’accord. Prenons celles qui définissent juridiquement les compétences du président du Conseil européen.

    Article 15 § 6 TUE version Lisbonne : « Le président du Conseil européen préside et anime les travaux du Conseil européen ; assure la préparation et la continuité des travaux du Conseil européen en coopération avec le président de la Commission et sur la base des travaux du Conseil des affaires générales ; oeuvre pour faciliter la cohésion et le consensus au sein du Conseil européen (…). Le président du Conseil européen assure, à son niveau et en sa qualité, la représentation extérieure de l’Union pour les matières relevant de la politique étrangère et de sécurité commmune, sans préjudice des attributions du Haut représentant (…). »

    A première lecture, le président du CE ressemble à un arbitre. En 1958, c’était exactement la lecture que se faisaient les constitutionnalistes et les politiques du PR français. De Gaulle est passé par là et ses prédécesseurs ont fini le boulot. Selon moi, c’est la pratique et les usages qui détermineront véritablement les contours de la fonction.

    Evidemment, tout cela peut finir en « Mac Mahon », si tu me permets l’expression. Mais il y a, là, un vrai potentiel que des politiques rusés et habiles pourraient exploiter, Blair le premier.

    @Fabien : je pense que concernant le pdt de la Commission, sa fonction a été précisément affaiblie par la pratique que Barroso en a faite. Son salut passe par une seule voie : une parlementarisation du poste. Le Parlement européen pourrait en effet donner énormément de poids au patron du Berlaymont en s’appropriant pleinement sa nomination et son contrôle. Le pdt de la Commission deviendrait alors le « Chancelier » de l’Union européenne.

    Les jeux sont ouverts.

  7. Pour pouvoir occuper le poste, il est impératif d’appartenir à l’Eurogroup.
    Quel que soit le la personne, désigné et non élu démocratiquement par tous les citoyens, ne pourra rien, rien contre la volonté des dirigeants nationaux .N’oubliez pas qu’ils sont eux élus.
    Je crois rêver !
    Je suis pour la pire des solutions à savoir Mr. Blair, fauteur de guerre !
    Car tous les pays contributeurs net au budget vont pourvoir demander des ristournes aussi faramineux que ceux que depuis des années sont accordées aux Britanniques.
    Nous n’avons pas besoin d’un carnet d’adresse supplémentaire qui d’ailleurs ne profite pas aux citoyens.
    Ce n’est pas avec de la communication qu’on construit notre Europe.

  8. Quand il y a un veritable Homme d’Etat aussi Europeen, experimente et avere par son discours et ses actes comme c’est le Luxembourgeois Jean Claude Juncker, pourquoi aller chercher ailleurs.le fait meme qu’ii vient d’un petit pays, mais le plus europeen est un autre grand avantage pour lui et pour tous ceux qui souhaitent une construction europeenne equilibree et efficace.

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