Protectionnisme : le mot qui fâche

Tout a commencé la semaine dernière avec l’intervention télévisée de Nicolas Sarkozy, lors de laquelle le Président de la République a relancé le débat sur les délocalisations en stigmatisant les constructeurs automobiles installés en République tchèque. Puis est venue l’annonce d’un plan de soutien français au secteur automobile dont la compatibilité avec les règles européennes est mise en doute. Et les Tchèques de convoquer un sommet extraordinaire le 1er mars, notamment pour prévenir toute tentation de « protectionnisme » en Europe, selon José Manuel Barroso.

Protectionnisme : le mot fait peur. Il évoque aux commentateurs des affaires européennes une remise en cause fondamentale du marché commun, et donc du projet européen dans son ensemble.

Mark Mardell, correspondant bruxellois de la BBC, notait mercredi sur son blog : « d’abord il y a eu la polémique autour de la campagne discutable ‘Achetez américain’. Mais la menace intérieure est venue de Nicolas Sarkozy, qui semble attaquer l’idée même d’un marché commun européen, laquelle est au cœur de la philosophie de l’UE ».

Même son de cloche sur le blog EU Foreign Policy : « si l’aspect le plus basique et de l’UE commence à être attaqué, il y a peu de chance que celle-ci continue d’apparaître comme un acteur économique crédible ».

Sur Telos, l’économiste Elie Cohen s’en prend vivement au plan français : « le protectionnisme appelle le protectionnisme, c’est un jeu à somme négative. À caresser les opinions publiques dans le sens du poil, on obtient le pire des deux mondes, celui de l’inefficacité économique et du discrédit politique ».

Jean Quatremer abonde dans ce sens : « outre qu’au sein de l’Union il est illégal, [le protectionnisme] appelle des contre-mesures et met en péril non seulement le commerce international, source d’enrichissement (la France est l’un des premiers exportateurs mondiaux), mais aussi l’existence même de l’Union (…) Le pendant protectionniste n’était nullement nécessaire sauf si l’on se rappelle qu’il y a des élections européennes en juin, élections qui seront dominées par des thèmes de politique intérieure, comme d’habitude. Un peu de populisme ne peut donc pas nuire. En outre, pointer les délocalisations dans la crise que traverse la France, c’est-à-dire l’étranger, permet de détourner les regards des responsabilités politiques et bancaires hexagonales. »

Pour autant, certains Européens de toujours ne s’empêchent pas de réfléchir à un usage alternatif du protectionnisme, à l’image de Jean-Dominique Giuliani : « il ne saurait donc être question d’ériger de nouveaux obstacles aux échanges [au sein de l’UE]. Pour autant les circonstances exceptionnelles que nous traversons justifient des exceptions temporaires (…) Ouvrir les marchés c’est bien, mais d’abord au profit des Européens. Se défendre et exiger la réciprocité est indispensable, y compris avec nos grands partenaires commerciaux mondiaux. Par exemple, aux Etats-Unis, une loi qui s’appelle le ‘Buy American Act’, impose aux institutions d’acheter américain. Pourquoi n’existe-t-il pas l’équivalent en Europe ? »

Un protectionnisme européen : n’est-ce pas justement ce que défend depuis des années le démographe Emmanuel Todd (sur le site Pour un protectionnisme européen et hier encore lors d’un débat agité sur France Inter) ? Le Président de la très modérée Fondation Robert-Schuman sur la même ligne que le vibrionnant Todd : la crise pourrait bien faire bouger les clivages.

6 commentaires

  1. Faut aussi lire le FT:
    http://www.ft.com/cms/s/0/59f3ddda-

    « that is no excuse for beggar-thy-neighbour policies and a subsidies war – typified by President Nicolas Sarkozy’s outrageous call for French carmakers to “repatriate” their production from east European assembly plants to France. »

    Faut pas oublier l’attitude « pathétique » de Bruno Le Maire sur le sujet (cf J4M)
    Ps: Mark Mardell pas Mark Mandell!

  2. Sinon, dans votre papier sur le protectionnisme, la commissaire est Neelie Kroes et non Nelly Kroes comme l’indique votre lien sur la liste de tous les commissaires. Nelly étant le nom d’un rappeur un peu naze.

  3. @ Eurojunkie :
    Merci pour votre vigilance. Nous avons rendu à M. Mardell son intégrité patronymique. Idem pour Mme Kroes. La rédaction s’est laissé déborder par son amour du R&B.

  4. Ca bouge aussi chez les politiques puisque Benoit Hamon, Jean Luc Melenchon ou Nicolas Dupont-Aignan (tous nonistes d’ailleurs) militent depuis pas mal de temps en faveur de mesures protectionnistes européennes.

  5. Ajoutons les noms de Jacques SAPIR, Jean-Luc GREAU, et, pour le vplet « espace financier autonome », Frédéric LORDON, dont le dernier livre « Jusqu’à quand » est un exceptionnel décodage de la crise financière et des remèdes pour s’en affranchir

  6. en tout cas, merci d’avoir bien distingué deux choses tres différentes, le protectionnisme national, et un protectionnisme europeen.

    Dans le premier cas, il s’agit presque exclusivement d’ennemis déclaré de l’unité europeenne

    Dans le second cas, on trouve surtout des europeens convaincus qui defendent une option politique

    Or le « politiquement correct » a tendance a tout melanger : des qu’il est question du mot protectionnisme, l’anatheme est jeté.

    Certains en profitent meme, puisque parmi ceux qui sont le plus anti-europeens ( les gouvernements UK et Tcheque…) on trouve aussi les plus ardentes critiques du protectionnismes.

    Remettons donc bien les choses a leur place, si on parle d’une protectionnisme a l’echelle de l’UE, il faut arreter de jeter des anathemes.

    Dans le cas contraire, effectivement, un protectionnisme national est simplement suicidaire pour l’europe.

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