Benoît Thieulin : « Seule une certaine forme de dissidence pourrait donner un rôle fort à Internet »

Troisième épisode de notre quête (sans espoir ?) d’une obamania on-line à l’européenne. Après Nicolas Vanbremeersch, c’est au tour d’un autre membre de la mission Terra Nova sur la campagne américaine de nous ramener à la raison. Benoît Thieulin, créateur de Touteleurope.fr et animateur de la campagne en ligne de Ségolène Royal est le co-fondateur de l’agence Internet La Netscouade. Lui non plus ne prévoit pas de big bang sur le web à l’occasion des prochaines élections européennes.

Quel sera le rôle d’Internet lors des prochaines élections européennes ?

Dans l’idéal, on pourrait rêver que les pétitions lancées sur Internet appelant à faire un lien entre la majorité issue de élections et le futur Président de la Commission exercent une pression politique énorme. Que ces pétitions aident à politiser les élections européennes. Je crois malheureusement qu’elles n’ont pas dépassé le seuil qui les rendrait légitimes à cet égard.

Plus classiquement, Internet sera un lieu de débats, d’échanges, d’information et de communication pour les principales listes. Si, comme cela est souvent le cas, le débat national l’emporte, alors il ne se passera pas grand-chose. Seule une certaine forme de dissidence pourrait donner un rôle fort à Internet : des listes anti-européennes bien sûr, mais aussi des listes qui creusent leur sillon sur des sujets spécifiques.

A votre avis, quels sont les sujets qui pourraient émerger dans le débat en ligne à l’occasion de ces élections ?

Je vous deux ou trois thématiques susceptibles d’émerger. D’abord les questions économiques et sociales. Dans un contexte de crise économique, des partis et mouvements sociaux (type Besancenot) pourraient profiter à la fois de la facilité qu’ils ont à être présents lors des élections européennes et de leur visibilité sur Internet, où ils ont une résonance plus forte que dans les médias traditionnels.

Deuxième piste : l’écologie. Techniquement, l’Europe est le bon niveau pour agir, et je pense que c’est une idée qui fait son chemin dans l’opinion. Il est possible qu’à l’occasion de ces élections, la représentation de l’écologie politique au niveau du Parlement européen réussisse une percée. A fortiori si ces listes sortent un peu des débats traditionnels. Je pense pour la France à Europe Ecologie, qui utilise les nouvelles technologies pour construire son mouvement [une campagne en ligne conçue par La Netscouade – NDLR].

Enfin, les défenseurs des libertés numériques pourraient mobiliser en ligne autour de problématiques liées à Internet. Je pense à l’exemple de la Suède, où le parti pirate, crédité de bons scores dans les sondages, pourrait faire tache d’huile dans d’autres pays.

Vous avez pris part à la mission organisée par Terra Nova sur la campagne électorale de Barack Obama.  Pensez-vous que des élections européennes puissent un jour susciter une mobilisation en ligne comparable ?

Beaucoup de choses devraient changer pour que cela soit possible. Il faudrait rendre ces élections lisibles. Aujourd’hui, le pouvoir des députés européens est complexe, morcelé, partiel. Il faudrait qu’ils disposent d’un pouvoir réel, identifiable et visible pour l’opinion. Il faudrait également qu’on puisse se saisir de sujets politiques transversaux à l’échelle de l’Europe et qu’on puisse les discuter dans un espace public supranational. Là encore, on butte sur des obstacles, notamment sur le fait que les espaces publics restent nationaux. 

[La Netscouade]

2 commentaires

  1. Amis de Toute l’Europe, merci pour cette interview

    Benoît, je partage ton analyse : je pense que le plus important sera de miser sur les médias transnationaux et multilingues, seuls capables d’accueillir un débat au de là des frontières. Chez cafebabel.com on travaille, à l’aide de notre communauté présente dans 30 villes européennes, et on vient de lancer http://eudebate2009.eu qui, humblement, essaiera d’être un forum de discussion et d’information en 6 langues pour « politiser » ces Européennes. J’espère qu’Euronews jouera son rôle aussi.

  2. Je suis également d’accord avec toi, Benoît, pour déplorer la difficulté, pour ces pétitions, à dépasser le seuil de légitimité.

    Pour politiser ces élections européennes au delà d’un public déjà conquis, le plus grand défi actuel est de briser le cercle vicieux des spécialistes. Sur la toile et ailleurs, presque tous les signaux de com’ sur l’Europe sont captés par des internautes eux-mêmes spécialistes de l’Europe, qui les relaient à d’autres spécialistes de l’Europe, etc. Dans le meilleur des cas, quelques euronautes ou quelques babéliens parviennent à toucher un autre public. Dans le pire des cas, l’information atterrit sur l’écran du responsable de la rubrique politique d’un grand média et là, c’est perdu. Non-spécialiste de l’Europe mais connaisseur en politique, il travestit le message par le prisme réducteur du schéma national (Daniel Riot explique cela mieux que moi dans les premières pages de « L’Europe, cette emmerdeuse »).

    La difficulté est donc de casser ce cercle vicieux et de toucher directement un public que rien ne prédestinait – a priori – à être informé sur l’Europe.

    Le pari a été fait, pour le site de la PFUE, d’attirer un autre public que celui habituellement dédié aux sites de présidences tournantes (journalistes, administrations), non sans difficulté ! Je crois savoir que le quizz, par exemple, a remporté un certain succès. S’il peut paraître dérisoire, je crois qu’il n’est pas superflu et que toutes les initiatives sont bonnes à prendre.

    Certaines plus que d’autres : c’est à mon sens le cas de Café Babel ou des Euronautes, pour ne citer qu’eux. Mais là encore, j’ai l’impression – et je peux me tromper – que ces initiatives ne font qu’élargir de façon concentrique le cercle des connaisseurs…avec une efficacité certaine dans les deux cas. Le cercle ainsi agrandit – avec des recrues déjà acquises de part leur profil – laisse à ceux qui restent dehors le sentiment d’être face à un mur et, qu’à l’intérieur se trouve un club sélect de détenteurs de l’information dont il ne fait pas partie.

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